LA PAROISSE

Dieu n’est pas une boîte de Doliprane

Homélie Dim 5TO B

7 fév. 2021
Retrouver la compréhension de la chasteté

« Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée ». Ce texte du livre de Job est d’un réalisme décapant. Il pourrait presque être le journal de bord d’un étudiant qui subit un troisième confinement. Jour 1 : « Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée ». Jour 12 : « depuis des mois je n’ai en partage que le néant ». Jour 35 : « Le soir n’en finit pas : je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube ». Jour 123 : « ma vie n’est qu’un souffle, mes yeux ne verront plus le bonheur ». J’aime ce texte parce qu’il dit vrai, parce que devant l’épreuve de l’homme, il ne ment pas, parce qu’il ne prétend pas que tout est tout rose. La Parole de Dieu n’est pas là pour nous vendre du rêve, pour nous dire que tout est facile et que la foi vient régler tous nos problèmes. Elle est là pour nous dire la vérité, la vérité sur Dieu et sur l’homme, même quand cette vérité est dure, difficile à entendre et à admettre. Ce n’est pas un conte pour enfants. Et souvent elle jette une lumière crue sur les épreuves de notre vie, sans nier ou relativiser les souffrances que, comme tout homme, nous traversons ou traverserons dans notre existence.

En cela, elle vient combattre en nous une tentation constante, un risque permanent : celui de prendre Dieu pour la solution facile à nos problèmes, à nos épreuves. C’est l’une des critiques souvent adressées au christianisme, notamment par Feuerbach puis Nietzsche : nous aurions inventé un Dieu pour fuir les épreuves de ce monde, pour nous échapper dans un paradis artificiel dont le bonheur promis permettrait de relativiser les souffrances de ce monde, que nous serions trop faibles pour affronter par nous-mêmes. A la moindre épreuve, à la moindre contrariété, nous, les croyants, les sous-hommes pour Nietzsche, nous nous réfugierions dans cet arrière-monde fantasmé et nous ruminerions des promesses de vie éternelle et de récompenses qui nous permettraient de tenir dans la durée.

Pour caricaturale que soit cette représentation des chrétiens, elle peut nous interroger sur la manière dont nous pouvons parfois faire de Dieu une échappatoire ou un remède magique à tous nos problèmes. Une telle approche n’est pourtant pas sans fondement : Dieu vient pour nous sauver, il vient nous guérir, nous racheter, nous relever. Il est notre Sauveur, le divin médecin, il vient sauver l’homme dans toutes ses dimensions, dans son âme et dans son corps. Nous l’avons entendu dans l’Évangile : Jésus vient purifier notre âme du péché et de l’emprise du démon ; il vient guérir nos corps de « toutes sortes de maladies » qui les blesse, et même de la mort qui le menace de corruption ; il vient même guérir les belles-mères : c’est dire si toutes les dimensions de l’humanité sont intégrées dans son projet de Salut, si tous les problèmes trouvent en lui leur solution.

 

Oui mais voilà, dans l’Évangile, alors même que sa renommée grandit, alors que toute la ville se presse devant sa porte, alors que tout le monde vient à lui pour être guéri, pour être sauvé, alors même qu’il aurait pu déployer pour tous les hommes éprouvés sa puissance salvatrice, Jésus se retire. Alors que tout le monde le cherche, il part, il s’échappe pour aller ailleurs. Il pourrait faire tout le bien pour lequel il est venu, il pourrait accomplir jusqu’au bout les promesses auxquelles sa venue est la réponse définitive, et pourtant il s’en va, il laisse dans leurs épreuves et leurs souffrances ceux qui le cherchaient pour obtenir de lui la guérison, le Salut.

Pourquoi ? si Jésus part ailleurs, ce n’est pas seulement car on a besoin de lui ailleurs, ce n’est pas seulement pour les autres villages. S’il part, c’est aussi pour ceux qu’il laisse, pour ceux qu’il semble abandonner dans leurs épreuves ; s’il semble s’échapper, c’est pour leur bien. Car il ne veut pas rester pour être seulement le remède facile à tous les problèmes des hommes. Je crois que si Jésus s’échappe, c’est pour ne pas être réduit à cela. Il ne veut pas se présenter comme la réponse immédiate à tous les problèmes de l’homme, car s’il le faisait, l’homme en viendrait peu-à-peu à réduire Dieu à la taille de ses attentes, de ses désirs, de ses problèmes. Or Jésus ne veut pas être une boîte de doliprane… Et il s’échappe, avant que les hommes à qui il a fait du bien ne mette la main sur lui pour en faire un petit Dieu de poche, un génie que l’on garde dans sa poche en cas de besoin, qu’on appelle quand on a un problème et qu’on range bien soigneusement dès que les problèmes sont réglés. Il ne part pas parce que tout le monde le cherche, il part pour que tout le monde le cherche, et qu’en le cherchant, ils apprennent à voir en lui autre chose que le guérisseur, autre chose que l’exorciste.

 

Alors, si Jésus déçoit nos attentes, c’est peut-être tout simplement qu’elles ne sont pas assez grandes. Ce n’est pas un reproche : comment notre désir pourrait-il être assez grand ? Mais si, dans les épreuves que nous traversons, ou celles que nous traverserons, Jésus nous semble loin, absent, inefficace, ce n’est pas qu’il ne veut pas nous sauver, c’est qu’il veut faire plus que cela. Il ne veut pas juste guérir nos maladies, il ne veut pas juste résoudre nos problèmes familiaux, il ne veut pas juste être la réponse à nos problèmes professionnels ou existentiels, il veut être bien plus que cela pour nous : il veut que nous soyons ses enfants bien-aimés, que nous vivions avec lui de sa propre vie divine. Et ce don de la vie de Dieu, nous serons d’autant plus capables de le recevoir que nous l’avons désiré avec plus d’ardeur. La vie éternelle, nous l’accueillons à la mesure de notre désir, et c’est pour cela que Jésus s’échappe lorsque nos désirs sont trop petits, trop réducteurs.

Alors peut-être qu’on devient davantage croyant lorsque notre foi a été déçue. Une foi qui a été déçue dans ses attentes, une foi qui n’a pas trouvé Dieu là où elle l’attendait, c’est une foi qui a l’occasion de faire grandir ses attentes, son désir. Ces épreuves que nous traversons, il ne s’agit pas de dire qu’elles sont bonnes en elles-mêmes. Et, parfois, l’apparente absence de Dieu dans ces épreuves n’a rien de facile. Mais tout cela peut avoir comme fruit incroyable de nous dépouiller progressivement de toutes ces images de Dieu que nous nous sommes formées, ces images d’un Dieu qui viendrait en un claquement de doigts nous éviter tout problème et tout changement. Une foi qui est déçue, c’est une foi qui grandit progressivement, en apprenant à renoncer à toutes ces idoles que nous formons si facilement, à toutes ces images d’un petit Dieu domestique qui est taillé à notre échelle. L’apparente absence de Dieu – qui n’est qu’apparente, Dieu n’est jamais plus proche de nous que lorsque nous traversons l’épreuve –, c’est pour nous l’occasion de nous débarrasser d’un Dieu fabriqué à notre image, pour retrouver le Dieu à l’image duquel nous avons été créés.

Alors, frères et sœurs, que nous soyons dans l’épreuve ou que nous nous y préparions – car il n’y a pas de vie chrétienne sans épreuve, pas de résurrection sans participation à la croix –, trouvons dans la fidélité à la prière la capacité de vivre ces moments de doute et de purification comme des occasions pour grandir dans notre attachement à Dieu. La prière quotidienne, dans son aridité parfois décourageante, nous apprend à voir dans l’absence apparente de Dieu l’occasion de pousser plus loin notre recherche, d’élargir notre désir. Et, dans la prière, nous imitons le Christ qui se lève tôt le matin pour aller au désert et prier son Père, pas pour lui demander quelque chose ou recevoir de lui quelque consolation, mais simplement parce qu’il est Dieu, parce qu’il est son Père et qu’il l’aime. Si nous croyons en Dieu, si nous l’aimons pour ce qu’il est et non pas pour le bien qu’il nous fait, alors notre foi et notre amour commencent à être adultes, et chaque épreuve rencontrée peut-être pour nous l’occasion d’une union plus intime à celui qui nous attire toujours plus loin dans son intimité.

Je termine en citant Maître Eckhart, un mystique dominicain du XIV° siècle : « certaines gens veulent voir Dieu de leurs yeux comme ils voient une vache, et veulent aussi aimer Dieu comme ils aiment une vache. Tu l’aimes pour le lait et pour le fromage et pour ton propre avantage. Ainsi font tous les gens qui aiment Dieu pour richesse extérieure ou pour consolation intérieure ; et ceux-là n’aiment pas Dieu comme il faut, mais aiment leur propre avantage. Oui, je dis pour de vrai : tout ce que tu te proposes dans ta visée et qui n’est pas Dieu en lui-même, si bon que cela puisse être, c’est pour toi un obstacle à la vérité la plus haute ».

Demandons à Dieu de nous détacher de la recherche de notre avantage pour ne chercher que Lui. Amen.

Abbé Gabriel Rougevin-Baville

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« Certaines gens veulent voir Dieu de leurs yeux comme ils voient une vache, et veulent aussi aimer Dieu comme ils aiment une vache." Maître Eckhart, mystique dominicain du XIV° siècle